1. Histoires ancienne et récente de la sylviculture
Même
si l'on peut faire remonter les premiers textes concernant le
traitemen
t des forêts à Pline, les Romains se préoccupant déjà des
risques de dégradation des forêts soumises au progrès des
civilisations, progrès s'appuyant sur le défrichement de nouvelles
terres, les réserves forestières en Gaule, en Germanie et dans toute
l'Europe restaient considérables. Ces réserves ont lentement diminué au
cours du Ier millénaire, plus rapidement ensuite. À partir
du Moyen Âge, et alternant avec des reconquêtes par la forêt d'espaces
cultivés, lors des guerres ou des épidémies, l'accroissement des
populations conduisit à des défrichements des meilleurs sols jusque-là
forestiers, les seigneurs se réservant des territoires de chasse, dont
certains grands
massifs, avec leurs carrefours en étoile, subsistent
encore
de nos jours (forêts domaniales de Compiègne, de Fontainebleau,
etc.).
Dans nos régions de l'ouest européen, on peut faire
remonter les premières ébauches de « traitement sylvicole »,
c'est-à-dire d'exploitation plus ou moins rationnelle des forêts, à
l'extension de la civilisation romaine, conduisant à un aménagement
(primitif) du terr
itoire. Des cercles concentriques autour des
installations humaines comportaient successivement : les sylvae minutae,
taillis à courte révolution fournissant au plus près des foyers le bois
de chauffage, indispensable pour la cuisson des aliments et le
confort ; un peu plus loin, les forêts intentionnellement clairiérées
et les grands arbres (chênes et hêtres principalement, conservés afin
que les « glandées et faînées », fructifications plus ou moins
régulières, permettent le « panage », nourriture des porcs et des
bovins qui pacageaient en semi-liberté) ; plus loin, enfin, les forêts
inexploitées constituant les réserves foncières du futur développement.
Selon
l'accroissement des populations, variable en fonction des conditions
climatiques, de la fertilité naturelle des sols, de l'éloignement des
vallées des grands fleuves et de leurs affluents qui constituaient les
axes privilégiés du développement, la forêt régressait plus ou moins
vite. Bien qu'en l'absence d'inventaires complets et fiables les
données chiffrées soient incertaines, les estimations, issues de divers
recoupements et documents anciens, font passer la forêt française de
30 millions d'hectares à l'époque de Charlemagne à environ 13 millions
au XIVe siècle.
La sylviculture s'établit alors
nécessairement sur des bases réglementaires, les premiers
« aménagements » développant des mesures de conservation et d'usage
rationalisé d'une ressource indispensable et renouvelable. Ainsi, dès
1376, était-il préconisé, pour la forêt de Roumare, près de Rouen, des
coupes annuelles maximales de 5 à 6 hectares, établies de proche en
proche, et réservant de seize à vingt baliveaux par hectare.
En
résumant, à très grands traits, les principaux événements qui ont
marqué l'évolution des forêts et de leur traitement, on peut retenir
les dates suivantes :
- 1291, Ordonnance de Philippe IV le Bel créant les maîtrises des eaux et forêts.
- 1518, Ordonnance de François Ier étendant aux autres bois et forêts du royaume les ordonnances et défenses jusqu'alors réservées au domaine royal.
- 1669,
Ordonnance de Colbert, mettant en ordre les forêts royales et
réglementant l'exploitation des bois, date cruciale qui marque le début
d'une véritable politique forestière, visant à la conservation et au
traitement de cette parure si précieuse, qui servait aux « nécessités
de la guerre, à l'ornement de la paix, à l'accroissement du commerce ».
L'idée de conservation, de protection, qui est à la base de l'éthique
forestière, y est contenue.
Si l'on peut faire remonter à 1764 et à H. L. Duhamel du Monceau, inspecteur de la marine qui publie son Traité complet des bois et forêts,
la première réflexion scientifique approfondie sur la forêt, nous
devons reconnaître, malgré les essais estimables de Réaumur, de Buffon
et de l'Anglais Evelyn (dès 1662), que les véritables méthodes
organisant le traitement des forêts trouvent leur origine en Allemagne,
vers la fin du XVIIIe siècle et tout au cours du XIXe.
Les maîtres à penser G. L. Hartig (1764-1837) en Allemagne du Nord et
J. H. Cotta (1763-1844) en Saxe préconisent, pour remédier à l'état de
délabrement dans lequel se trouvaient les forêts à la suite des
exploitations abusives, une remise en ordre par plantations ordonnées,
régulières, généralement monospécifiques (pins sylvestres ou épicéas),
étalées dans le temps et dans l'espace, afin d'assurer une couverture
complète du sol et un rendement soutenu.
Ces idées,
transférées en France par les premiers responsables de l'École royale
forestière, qui venait d'être créée en 1824, création bientôt suivie
par la promulgation du Code forestier (1827), furent propagées par les
premiers maîtres de l'enseignement forestier : B. Lorentz (1775-1865)
puis son gendre A. Parade (1802-1865) qui, tout en prônant la
conversion des taillis sous futaie en futaie, souhaitaient conserver
une certaine diversité aux forêts françaises.
À partir du milieu du XIXe siècle
et se prolongeant jusqu'à nos jours, une politique active de
reboisement, interrompue seulement par les guerres, a été conduite dans
les Landes, en Sologne, en montagne et dans diverses régions de France,
au fur et à mesure que les terres agricoles les moins productives
étaient abandonnées. Cette politique a fait passer nos surfaces
forestières, qui étaient réduites au début du XIXe siècle à
moins de 8 millions d'hectares, à plus de 14,5 millions d'hectares
aujourd'hui. Grâce aux efforts consentis, surtout depuis 1946 (création
du Fonds forestier national, qui a permis de reboiser plus de
2 millions d'hectares depuis cette date), on a pu dire que la forêt
française « montait en puissance ». Sa production brute est estimée à
60 millions de mètres cubes de bois, ce qui correspond sensiblement à
nos besoins.